«Ce sera beau quand ce sera fini »


ou  « La maison vécue n’est pas une boite inerte» Gaston Bachelard (1)

Ici l’histoire est simple.

Un couple attend un enfant. Ils cherchent puis trouvent le terrain où construire leur maison.

Plus précisément ils ne veulent pas « construire » mais acquérir une maison comme une voiture en quelque sorte, et choisir quelques options. Mais ce sera « leur » maison.

Ce qui compte c’est le dedans, l’espace, les matières qui touchent directement leurs corps, chaque jour, qui les protège.
Ce volume il est déjà immense.

Quantitativement, le double de ce que propose une maison standard sur catalogue.
Alors changer de catalogue peut être ?
Le choix est difficile.

Je leur parle, de ce rapport étroit entre nos corps et l’espace, de ces peaux de bâtiments que je filme et que je caresse comme des corps, que sans un « situ » je ne peux pas créer mes installations vidéos. A la façon d’un architecte peut être.

« Quelle image de concentration d’être que cette maison qui se « serre » contre son habitant qui devient la cellule d’un corps avec ses murs proches » (1) Gaston Bachelard

Un jour le terrain est là.

Je vais y pénétrer, le parcourir, le toucher le regarder de haut, d’en bas. Et il me trouble. Il est particulier, un peu habité déjà.
Il a une présence. Un espace parallèle existe déjà.

Le choix d’un nouveau catalogue, doit se faire maintenant assez rapidement.

Le contexte rural du site, c’est l’existence de nombreux hangars agricoles plus ou moins intégrés, mais qui correspondent exactement à des désirs d’espaces et de surfaces généreux.
Un hangar avec quelques options s’impose.

Une coopérative agricole peut fournir ce hangar, à la couleur, à la longueur et la hauteur que l’on souhaite, aussi. D’autres options sont possibles.

Il est pratiquement inutile de le dessiner.
Un jour l’objet habitable est là.

Ensuite la maison va petit à petit prendre forme au cours de nos discussions . C’est un aller retour permanent entre le site, l’objet industriel et les désirs de ce couple. Maintenant un enfant les accompagne à chaque rencontre.
Les amis, les grands parents voient déjà cette maison. Elle est absente physiquement , mais devient un objet de projection.

« L’espace jouit de potentialités pour autant qu’il rend possible la réalisation d’évènements ; il précède donc la réalisation, et la potentialité appartient elle-même au possible. » Gilles Deleuze (4)

La maison commence alors à créer, au-delà de son propre volume imaginé, un espace parallèle, qui n’est ni orthonormé, ni dessinable , sorte d’ ectoplasme à l’extérieur et à l’intérieur d’elle-même. Un vide envahissant.

Petit à petit habiter ici.

« Nous, les fantômes, nous savons que seul le flou rend le vide perceptible. » Marie Darrieussecq (2)

A travers différentes médiums (vidéo performances, installations in situ, photos, enregistrement audio, installations sonores etc.. ) je tente de capter les transformations qui font basculer un objet industriel, qui n’ a pas l’image d’une maison en un espace intime et habitable.

Il est installé dans un site.
Il est désiré en tant que maison.

« La maison prend les énergies physiques et morales d’un corps humain. Elle est un instrument à affronter le cosmos » Gaston Bachelard (1)

J’essaye de toucher certains spectres de cet espace parallèle, qui ne se dessine pas, ne se construit pas, ne s’écrit pas.

« On filme du vide, du rien-dit, du rien-dire. Ce qui s’entend, le silence de la maison, c’est justement ce qui n’a pas été dit, ce qui n’a pas été exprimé… » Marguerite Duras (3)

La maison prend petit à petit une place, et entretient des rapports d’intimités, de sociabilité avec ses habitants, elle protège abrite, mais expose aussi.

« Une maison est toujours hantée et elle n’appartient pas en propre à la personne qui se dit son propriétaire. Elle échappe à la propriété. Elle est au temps. » » Marguerite Duras (3)

(1)Gaston Bachelard «La poétique de l’espace » éditions PUF
(2) Marie Darrieussecq « White » éditions POL
(3) Marguerite Duras « La couleur des mots » éditions Benoit Jacob
entretiens avec Dominique Noguez au sujet de son film « Nathalie Granger »
(4) Gilles Deleuze in « l’épuisé » précédé de Quad de Samuel Beckett Editions de Minuit

PRECISIONS
Ce hangar-maison va se réaliser entre 2005 et 2006.
Le permis de construire est obtenu depuis mars 2005.
Le chantier a débuté en juillet 2005.
La maison est habitée depuis décembre 2006
Les commanditaires sont investis dans mon projet de création et m’autorisent à effectuer prises de vue, audio et réalisation de vidéos performances in situ du début à la fin de leur projet.

C.R
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