ART AUX POLES


texte écrit pour le 1er appel à projet 2006

Il y a exactement 10 ans, je partais en Bosnie à Sarajevo, accompagner une architecte qui devait effectuer un projet dans le cadre du projet "l'Envers des Villes" organisés par l'A.F.F.A. (ministère des affaires étrangères). La paix venait d'être signée quelques semaines avant, la ville était encore habitée de militaires et d'innombrables O.N.G. La ruine contemporaine était là, dans toute son intimité et ses obscénités. C'est de vivre là, dans ces espaces extrêmes et meurtris par l'homme que mon travail de plasticien a été ébranlé et qu'il a pu se problématiser.
J'ai en effet focalisé mon travail, après cette expérience, sur l'habitat, celui qui doit protéger et permettre de survivre, questions que j'avais jusqu'alors laissées au seul travail de l'architecte.

Mon travail plastique consiste aujourd'hui à comprendre ce qui se déroule dans un lieu, un espace bâti, au sein même du groupe humain qui l'occupe, puis à décontextualiser ce travail et le revendiquer en tant qu'œuvre.
La restitution de mon travail prend la forme de comptes-rendus de ce qui se passe ailleurs, en dehors du lieu d'exposition, en dehors de l'atelier.
Ils se formalisent au sein d'installations mettant en relations aussi bien des vidéos, que des photos, des dessins, des cartes manuscrites, des maquettes etc..provenant de la collecte effectuée in situ. Les éléments composant l'installation sont choisis selon des critères à la fois poétiques et politiques.
Je tente d'épuiser un lieu, de capter les éléments qui font que petit à petit un espace est habité, occupé par une personne, une famille, une communauté.
A la façon d'une scientifique je relève, mesure et inventorie avec mes protocoles et unités de mesure.
A la façon d'une architecte j'analyse l'espace construit, son rapport au paysage et aux usages.
A la façon d'une artiste je décide délibérément d'intégrer de l'usage dans mon travail plastique et d'être acteur engagé dans la fabrication, la construction (dans son sens le plus large) de notre territoire et de son habité.

Pourquoi l'Antarctique?
Une base en Antarctique pose les questions essentielles de l'habité, car ici tout y est hypertrophié et diktat des contraintes climatiques et fonctionnelles. Ces contraintes sont telles, que seules les "poétiques spatiales" essentielles, les symboliques, les atavismes et habitudes de culture y sont plus qu'ailleurs revendiqués et/ou affichés.
Une base en Antarctique constitue alors un révélateur d'une poétique de l'espace.
Mon double parcours d'artiste et d'architecte me fait me poser cette question : qu'est ce que c'est que de s'installer provisoirement sur un sol ?, pour quels usages ?, quelles poésies cette installation utile requiert ?
C'est dans ces situations extrêmes - " extrême naturel ou politique "- que mon travail peut clarifier ses problématiques qui me sont alors utiles à appréhender un réel de conditions plus ordinaires.

Les enjeux du projet
Le traité de l'Antarctique
Limpide, tellement simple, profond, presque utopiste qu'il en devient une œuvre.
Vivre sur ce continent, c'est se poser provisoirement, s'installer ici, sans intimité presque, en totale transparence, ne pas dégrader l'environnement, ne rien enterrer, évacuer ses déchets. Ne pas créer de " murs " de forteresse, pas de frontière, pas de traces...enfin presque. Juste effleurer, ne pas conquérir, mais observer, regarder scientifiquement, pacifiquement et surtout transmettre.
Est ce vraiment possible ? Un monde idéal et inhospitalier à la fois.
Quel est le statut de cette terre, de ce sol qui contient l'histoire du monde.
Est ce un espace habitable par l'homme? Et comment des bases s'y installent ?
Est ce vraiment habiter que d'être un " campagnard d'été ", les hivernants sont ils vraiment des habitants ? Ce continent est-il vraiment habité, et doit il ou risque t'il de le devenir ?
Choc des échelles temporelles et spatiales.
Des carottages dans la glace nous font revenir plus de 800 000 ans en arrière, tandis que les hommes qui les pratiquent vivent ici au jour le jour, en quasi survie.
Les règles de la perspectives sont ici abandonnées, peu opérantes, l'échelle humaine y est en filigrane, tellement fragile aussi. Où est elle visible, quels sont les repères qui se créent , fixes ou éphémères. Ici des objets, des espaces, des liens apparaissent , transitent, disparaissent.

Le projet "provisioire"
Mes travaux se consacreront aux espaces et lieux de la base Dumont d'Urville et leur occupation par la communauté des professionnels présents le temps de la campagne d'été 2007.
Cette base isolée, créé, au-delà de son propre volume fonctionnel, un espace parallèle, qui n'est ni orthonormé, ni " dessinable " , sorte d' ectoplasme à l'extérieur et à l'intérieur d'elle-même. Un vide envahissant que je souhaite pénétrer, parcourir, toucher, prélever.
Je souhaite dénicher cette présence, cet ectoplasme emporté avec les hommes qui s'y installent provisoirement.
Une base en Antarctique pose les questions essentielles de l'habité, car ici tout y est hypertrophié et simplifié par cette hypertrophie. Les contraintes climatiques et fonctionnelles sont telles, que seules les "poétiques spatiales" essentielles, les symboliques, les atavismes et habitudes de culture y sont plus qu'ailleurs revendiqués et/ou affichés.
Une base en Antarctique constitue alors un révélateur d'une poétique de l'espace.
Comment l'espace est il alors approprié, aménagé provisoirement? Comment les objets à la fois collectifs, personnels viennent peupler l'espace?
Comment les liens se créent ils? Ce qui semble relever du hasard a finalement une raison liée à l'usage et à la technique, mais peut être parfois à l'anecdotes, à des références historiques, à l'hommage et aux souvenirs...
Mes collectes et inventaires feront apparaitre et s'entrechoquer la grande dimension (paysages, bâtiments) et la dimension intime: de l'agencement d'une base scientifique à celui des affaires personnelles de sa communauté.
Pour cela les supports de collectes restent libres (photos, dessins, vidéos, écrits),
Une réappropriation de mon travail par la communauté scientifique, artistique et civile est primordiale et encouragée puisqu'elle crée de nouveaux usages de l'œuvre et participe entre autre à transmettre les enjeux qui se vivent en Antarctique.

Catherine RANNOU
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